Les hommes forts de Kerya Segara

Publié le par projets.d.iles.over-blog.com

Vendredi 6 août. Réveil à l’aube. Depuis le temps que nous souhaitons prendre le rythme tropical – se coucher tôt, se lever tôt – il nous faut quand même la plus grande volonté pour ouvrir les yeux après le retour agité de la veille. Nous arrivons à 7h à la coopérative Kerya Segara (Mer et Travail en balinais), une coopérative formée par des pêcheurs, sur la presqu’île de Serangan. Accueil chaleureux : les pêcheurs sont tous là, nous attendant pour le café et quelques beignets de banane.

 

 OffrandeSerangan.jpgNous mettons à l’eau une barge-catamaran qu’ils viennent seulement de terminer. Pour l’occasion des offrandes sont déposées au fil de l’eau, pour que la mer soit clémente et que la barge tienne le coup. En effet, arrivés à Nusa Dua (une grande plage au sud est de la presqu’île de Bulkit au sud de Bali), la barge est chargée d’énormes structures globuleuses de ciment qui serviront de support pour y fixer des boutures de corail. Chaque structure pèse 300 kg et il faut toute la vigueur et l’énergie des pêcheurs pour les transporter de la plage à la barge. A quelques mètres de là pourtant, un tracteur tout puissant – qui transporterait facilement les structures - ramasse les quelques algues échouées sur cette grande plage de sable blanc. Mais il faut faire nappe blanche pour l’arrivée des touristes matinaux et les pêcheurs ont bien des bras.

 

 

Depuis 10 ans Nusa Dua a été consacrée au tourisme de luxe : un immense Resort borde la plage. Pour les besoins de l’aménagement, les récifs ont été intégralement détruits et utilisés pour la construction. Mais les clubs de plongée fraîchement installés sont aujourd’hui bien en mal de montrés à leurs clients des massifs coralliens chatoyants et vivants. Qu’à cela ne tienne, une fondation a été créée, la Nusa Dua Reef Fundation. Entièrement financé par la BTDC (Bali Tourism Development Center)  - entreprise parapublique qui a en charge l’aménagement de la zone – elle veut mettre en avant un espace protégé, naturel.  

 

KSNusaDua

Les premières structures immergées, la cérémonie officiellepeut démarrer avec l’arrivée des  notables et officiels de la région. Chacun adoptera symboliquement une bouture de corail, comme un embryon de la recolonisation du milieu. Les pêcheurs de Kerya Segara patientent tranquillement à l’écart, à l’ombre de grands arbres. Nous sommes choqués qu’ils soient ainsi tenus à distance de la cérémonie mais eux ont l’air de l’ignorer : ils plaisantent, rient, fument en attendant la fin de la grande messe.

 

L’histoire de Serangan est un peu le négatif de celle de Nusa Dua. Autrefois l’île aux tortues était un petit paradis naturel : une grande mangrove bordait ses côtes, protégées plus au large par la barrière récifale. En l’espace de 15 ans, les tortues ont été décimées pour combler les papilles des gastronomes chinois et japonais, l’île a été rattachée à la terre et sa surface a été multipliée par quatre en ratiboisant la mangrove, et en cassant le corail. C’était le projet pharaonique d’un fils de l’ancien président Suharto qui voulait faire de Serangan un nouveau Kuta, mais le projet a été suspendu en 1998, au départ de Suharto. Sur Serangan, les touristes sont absents si ce n’est ceux qui rejoignent les yachts de croisière au mouillage ou les quelques clubs de plongée.

 

Face à ce développement traumatisant, un groupe de pêcheurs locaux, touchés par la chute de leurs captures, est entré en résistance et a fondé la coopérative Kerya Segara. Simplement, modestement, ils ont développé une technique simple, efficace et économe pour recréer de nouveaux massifs coralliens. Aujourd’hui ils entretiennent leur jardin secret : une ferme en mer de « coraux souches » dont ils prélèvent régulièrement quelques branches pour les transplanter sur des structures artificiels, pour accélérer la reconquête du milieu marin. La menace d’un développement pour le tourisme de masse plane toujours, et l’action de Kerya Segara est un symbole et une revendication des communautés locales pour reprendre la main sur la destinée de leur île.

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Cette coopérative fait aujourd’hui figure de modèle et est invité par les gouvernements locaux pour former les pêcheurs sur d’autres sites et d’autres îles. Kerya Segara doit en partie son essort au dynamisme et à la vision d’un ancien pêcheur : Wayan Patut. Il a été élu en 2006 fellow ASHOKA (www.ashoka.org), une organisation qui prime les entrepreneurs sociaux et leur donne quelques moyens financiers pour développer leur vision. Aujourd’hui entièrement dévoué à sa coopérative, il fourmille d’idées et d’envies et lance pêle-mêle des activités : programme d’adoption de corail destiné aux touristes, sensibilisation dans les écoles, développement d’une activité commerciale de vente de boutures de coraux, de poissons pour les aquariums, grossissement dans des bassins à terre pour repeupler le milieu naturel, …

 

Kerya Segara s’investit et réinvestit ses maigres recettes dans la restauration du milieu et quand les finances le permettent aident les familles de ses membres (frais de scolarité des enfants ou petits investissements). Emballés par ces initiatives, convaincus du bien-fondé et de la pertinence du projet, heureux d’être bien accueillis, nous proposons notre aide. L’enjeu est d’assurer des revenus pérennes afin que KerMainHippocampeya Segara poursuive son travail environnemental et social pour la restauration du milieu marin récifal et l’amélioration du niveau de vie de la communauté. On commencera lundi 9 août la rédaction du document qu’on appellera ambitieusement « Kerya Segara Business Social Plan for 2011 – 2015 ».

 

La journée se termine. Les hommes sont éreintés et nous rentrons sur Serangan en traînant la grande barge qui aura permis d’immerger plus de 10 000 t de structures en ciment et portent maintenant, soulagée, toute une partie des hommes de la coopérative. La mer se creuse et les vagues balaient la barge et trempent ses passagers qui en rigolent comme des enfants. 

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